~¤Cachée sous le Divan¤~

*Bribes de vie, bribes de guerre*

J’ai envie de déverser un peu tous ce que j’ai dans mes pensées après ma longue discussion avec un ami à mon père.

Je dois tout situer d’abord, en passant par mon vécu en premier.

Mon père est journaliste (spécialité : la politique et la guerre). Il a été « reporter » dans les pays en guerre jusqu’à mes 4 ans (après il s’est calmé, je ne sais pas pour quelle réel raison, mais sois disant pour sa famille). Donc jusqu’à cet âge là, je ne l’ai vu que 2ou 3 fois en tout. Il a également vécu la guerre puisqu’il est libanais. Il a perdu une partie de son audition et son 5ème frère à cause d’une bombe (il était bébé, il a eu une crise cardiaque).

Bref… en gros, voila ce que je sais de la vie de mon père. Mis à part qu’il est le plus grand, qu’il était malade petit, qu’il est le seul à avoir réellement fait des études, et qu’il avait donc une grande responsabilité et culpabilité envers ses 3 petits frères. Le reste c’est du néant. J’ai quelques bribes de savoir grâce à mes cousines ou à ma mère, mais pas plus que ça.

Pour tous les amis journalistes libanais de mon père c’est pareil. Leurs enfants ne savent rien.

Son ami qui m’a parlé aujourd’hui (et qui a également un fils et une fille) m’a expliqué, qu’ils ont tendance à penser que la souffrance c’est contagieux. Ils n’en parlent pas, ils ne racontent rien pour ne pas détruire le calme et la sérénité de leurs enfants. C’est une manière de les protéger. Alors en général j’ai des bribes de vie et d’expériences qui me rapproche un peu de ce qu’à vécu mon père grâce aux histoires de d’autres journalistes. Je crois qu’à travers moi, c’est à leurs enfants qu’ils racontent leur vie.

Alors j’en ai entendu des choses. Et même toute petite. Petite anecdote : Le réveillon de noël de mes 7 ans, je l’ai vécu à table, entouré de journalistes habillé en noir qui racontait leurs histoires de guerre. Celle qui sortait d’une soirée en robe et talon aiguille et qui a du courir au Sud du liban sous les balles (d’ailleurs, vous l’a verrez peut être dans les émissions qui se moque des journalistes. Cette scène a déjà été montrée 3 fois). Super réveillon. Je crois que j’en avais fait des cauchemards.

 

A présent, parlons donc de cet ami qui a beaucoup partagé avec moi aujourd’hui.

Situons sa vie, son évolution, ce qu’il l’a amené, en fait au journalisme (spécialité : reporter de guerre). Je vais essayer d’utiliser au maximum ses termes à lui pour tous vous raconter. Je veux que vous compreniez ce qu’est la guerre, la vie, au travers du vrai regard d’un journaliste et pas de TF1.

A 17 ans il est rentré dans une milice libanaise. La résistance face à la guerre civile, à l’occupation. Il a tué. Il a survécut. Il s’est sentit homme, il avait tout pouvoir sur la vie et sur la mort. Il m’a expliqué que lorsqu’on tue, on ne regarde jamais celui qu’on tue en face. Parce qu’on se retrouve face à nous même, au miroir de l’humanité. On le tue anonymement, dans un groupe au loin (en tout cas ceux qui sont humain, et pas les psychopathes qui tuent par réel plaisir).

Et puis on lui a dit que la guerre était terminée. Ca a été un choque. Il est rentré en dépression pendant longtemps. Il ne savait plus quoi faire, il ne savait plus comment vivre.

Le journalisme a ouvert ses portes. Il m’a expliqué que c’était logique. Personne n’est préparé à voir la guerre, mais parfois on a certaines prédispositions. Il a été dans les « tranchées », il a tout vu, il l’a vécu. Il sait ce que pense quelqu’un qui se bat. A présent il est l’observateur, mais surtout celui qui comprend. C’est sa suite logique. C’est sa vie.

Comment on en est arrivé à cette discussion ? Et bien on parlait du travail de ma mère.

Avec ses mots : «  je n’aurais jamais pu travailler dans un bureau. C’est quelque chose qui m’a toujours effrayé, et je me suis vraiment rendu compte que ça devait être une sorte de claustrophobie, lors d’un tournage en irak. Nous sommes allés parler avec un homme qui s’était caché pendant 19 ans dans une sorte de tombe. En largeur ce n’était pas plus grand que la taille d’un corps normal, et en longueur, pas plus de 2 m. 19 ans ! Il est rentré en 1984, sortit le 9 avril 2003. Il fuyait le régime pour ne pas se faire torturer et exécuter. C’est sa famille qui l’a aidé à construire cette tombe. Ses frère sont morts un par un pour ça, mais il n’a jamais pu aller les voir. Il n’a jamais vu la lumière du soleil, et presque pas celle de la lune. Juste pour aller faire ses besoins. Il était blanc, comme jamais je n’ai vu quelqu’un d’aussi blanc. Surtout dans ce pays, lorsque je l’ai interviewé au côté de sa famille, brune de peau j’ai été choqué. Les médecins après radio se sont rendu compte que ses os été presque mous. Rien ne fonctionnait correctement. (On peut l’imaginer.) . J’étais avec deux collègues, mais une seule personne pouvait rentrer et filmé l’endroit. J’étais le plus expérimenté, j’ai pris la caméra. Par orgueil je ne leur ai pas montré ma peur. Mais j’ai faillit m’évanouir. Ca a été mon traumatisme et pourtant j’en ai vu des choses et des gens comme lui. Il avait juste un tout petit bureau avec une radio dessus. Il captait juste la chaine arabe  pour pouvoir suivre les événements. Il avait une petite trappe par terre pour pouvoir ressortir dehors, et sous cette trappe il y avait énormément de journaux empilés qu’il avait gardé de l’époque (avant de rentrer dans son trous) Il n’osait pas les bruler pour ne pas se faire repérer. 19 ans dans cette tombe. Je ne sais pas s’il pourra jamais vivre normalement après ça. »

Après j’ai commencé à lui poser des questions sur la vie de journalistes, le vécu durant les guerres ect…

« Depuis 10 ans j’ai quasiment fait toute les guerres. Des Balcans, à l’Afrique, à l’Orient. J’ai quasiment tout fait. J’ai vu des gens en égorger d’autres devant mes yeux. J’ai été torturé et emprisonné plusieurs fois. Souvent les RG m’ont questionné.

La vie est difficile pour les journalistes, on les prend toujours pour des terroristes. Et la technique du bon et du méchant ce n’est pas de la fiction (grand sourire). Ils savent vous manipuler. Pour moi c’est devenu un jeu. Le gentil qui vient sans armes et qui parle de ses enfants. Qui vous explique que dans 2 heures maximum vous êtes partit, et que de toute façon ce n’est pas lui qui va vous poser des questions. Il fait l’humain, le copain, il vous rend faible pour que vous parliez plus facilement. Et ensuite vient le dur. Le vrai RG avec son gros calibre à la ceinture, qui détaille votre vie et qui cherche à savoir si vous faites partit d’Al Quaïda ou  d’un autre groupe terroriste.

Ils sont amusants.

Je dois dire que ce métier ne rend pas optimiste envers la nature humaine. J’ai vu tellement de choses horribles. L’homme peut être très cruel. Il sait faire mal, il sait tuer, il sait vous détruire.

C’est de ça dont j’essaie de protéger mes enfants en ne leur racontant pas ma vie.

Une seule fois j’ai giflé ma fille, et jusqu’à maintenant elle s’en souvient. J’avais été au Zaïr. J’avais vu pendant 1 mois des gens s’entretuer pour un bol de riz. Je suis rentré chez moi, on s’est mis à table pour diner. Ma fille de 8 ans a poussé son assiette, elle voulait qu’on jette tout à la poubelle parce que ce n’était pas bon. Je l’ai giflé, ça a été plus fort que moi. Mais au moins elle n’a plus jamais fait l’enfant gâté avec la nourriture. »

On a continué à parler, un peu de mon père, un peu de la vie des journalistes en général. Son jeune collègue qui s’était effondré en pleurer lorsqu’ils avaient été enlevé. Il avait vécu une bonne psychothérapie en rentrant à paris, et il n’a plus jamais fait reporter. « Lui il avait surement eu une réaction saine et normal. Nous en ayant vécu la guerre, finalement on est déjà rodé pour tous ça. On se sépare de nous même, on sait mettre une distance, ne plus être soi même mais observateur lorsque quelque chose de dure vous arrive. Lui il ne savait pas faire ça, il n’avait jamais eu besoin de le faire ».

On a parlé des SDF français qui sont bien riches par rapport à tous ceux qu’il avait vu. « Il y ‘a des hommes dont on ne peut deviner l’âge. Une fois, j’ai rencontré un jeune, j’ai cru qu’il avait 50 ans, en fait il en avait 20. Tous ça vous vieillit. En hiver j’ai du vivre caché dans une petite cabane sans eau , sans électricité. Ce n’est pas facile. Ici la vie est belle. On surconsomme, on s’en fout, la pollution tous ça, on est fait pour polluer, au moins, nous on peut se le permettre. Prend ce grand café, tu t’en fous si tu le bois pas en entier, toi au moins tu peux te le permettre, alors profite, mais rappelle toi de ceux qui ne le peuvent pas. »

Pendant toute cette conversation j’ai vu le regard que mon père à parfois. Le poids des souvenirs, des choses qu’on a vu ou faite.

Une fois mon père m’a effrayé. Je m’énervais à cause de mes cousines et de leur manière de parler des israéliens. Ce racisme qui monte. Lui il dit qu’on ne peut pas parler de racisme lorsqu’on est en guerre. C’est une question d’ennemis. (Il a des amis juifs évidemment, mais lorsqu’on parle Liban ou politique ça devient un autre sujet. Je me suis souvent engueulé avec lui). Enfin bref. J’avais 13 ans, je crois, ou 14 je ne sais plus. On s’était encore engueulé pour ce sujet là. Il a hurlé, il est partit dans sa chambre, il est revenu avec un vieux journal de l’époque. Il a ouvert le journal, et il m’a dit « regarde bien et souviens toi ! » On voyait des hommes qui hurlaient et souffraient le martyre. Ils avaient les pieds coupés et il marchait dans le sable brulant. « Regarde tous ce qu’ils nous ont fait à l’époque ! »

Un jour mes cousines se sont énervées après moi, elles m’ont dit : « comment tu peux te permettre de juger si on a le droit ou pas de parler comme ça !! Un jour des terroristes israeliens ont enlevé nos journalistes. Ils ont attrapés 99 enfants, et ils les ont tous décapités sous les yeux de tous les libanais à la télé ! C’était horrible ! »

Moi , j’ai grandit avec toutes ces images, avec toutes ces histoires. Je vais souvent au Liban( plus trop maintenant avec les nouveaux risques de guerre civile et différents attentats) . Je me rappelle petite, de la peur que j’avais lorsque j’allais à Beyrouth. C’était après la guerre , lorsque j’avais l’âge de me souvenir). Toutes ces maisons et bâtiments détruits. Le noir qu’on voyait à l’intérieur… j’avais l’impression de sentir l’odeur de tous les morts et de tous les meurtres. Les gens qui marchaient sur une jambe en ayant pour béquille des bouts de bois. Ces enfants brulés qui jouaient avec moi. J’avoue que même maintenant, j’ai des petits cauchemars d’enfants qui reviennent.

Le peuple libanais c’est un peuple brisé. Ils n’ont pas pu se reconstruire financièrement, socialement, psychiquement. Ils n’en ont jamais eu le temps. Ils sont forts, ils adorent la vie ! Ils sont incroyablement chaleureux et drôle (même si leur humour parfois est trop noir). Mais comme tous peuple qui n’a plus rien sur quoi se baser, ils n’ont que 2 sujets qui les lient ou les contrarient : la religion et la mort.

Je prie à chaque fois que je vais au Liban. Toujours peur que ce soit la dernière rien qu’à cause de leur façon de conduire par exemple.

Honnêtement je ne sais pas trop pourquoi je vous parle de tous ça. Vous avez peut être déjà dû décrocher depuis longtemps, m’enfin ce n’est pas grave.

C’est la première fois que je me livre autant sur ce sujet. Peut être que pour les petits psychologues en herbe vous allez mieux me comprendre ou me connaître. Mais j’avais envie de partager ça avec vous. Les tracas de la vie quotidienne c’est bien, on a de la chance d’en avoir des comme ça, mais n’oubliez surtout pas qu’il y en a d’autres.

 

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